1895-1952 (1)
Paul Éluard , de son vrai nom Eugène Émile Paul Grindel, né à Saint-Denis, le 14 décembre 1895, mort le 18 novembre 1952 à Charenton-le-Pont, était un poète français.
Il choisit à l'âge de vingt et un ans, le nom de Paul Éluard, hérité de sa grand-mère, Félicie. Il adhéra au dadaïsme et fut l'un des piliers du surréalisme en ouvrant la voie à une action artistique engagée.
En 1918, lorsque la victoire est proclamée, Paul Éluard allie la plénitude de son amour à une profonde remise en question du monde : c'est le mouvement Dada qui va commencer cette remise en question, dans l'absurdité, la folie, la drôlerie et le non-sens. C'est ensuite le surréalisme qui lui donnera son contenu. Juste avant les surréalistes, les dadaïstes font scandale. Éluard, ami intime d'André Breton, est de toutes les manifestations dada. Il fonde sa propre revue Proverbe dans laquelle il se montre, comme Jean Paulhan, obsédé par les problèmes du langage. Tous deux veulent bien contester les notions de beau / laid, mais refusent de remettre en question le langage lui-même. En 1920, Éluard est le seul du groupe à affirmer que le langage peut être un « but », alors que les autres le considèrent surtout comme un « moyen de détruire ».
Les années 1931-1935 comptent parmi les plus heureuses de sa vie. Marié avec Nusch en 1934, il voit en elle l'incarnation même de la femme, compagne et complice, sensuelle et fière, sensible et fidèle. En 1931, il s'insurge contre l'Exposition coloniale organisée à Paris et signe un tract où est écrit : « Si vous voulez la paix, préparez la guerre civile ». Exclu du parti communiste, il continue sa lutte pour la révolution, pour toutes les révolutions.
Avec Nusch, il multiplie tournées et conférences. Mais le 28 novembre 1946, pendant un séjour en Suisse, il reçoit un appel téléphonique lui apprenant la mort subite de Nusch, d'une hémorragie cérébrale. Terrassé, il écrit :
Vingt huit novembre mil neuf cent quarante-six
Nous ne vieillirons pas ensemble.
Voici le jour
En trop: le temps déborde.
Mon amour si léger prend le poids d'un supplice.
Quelques amis intimes lui redonnent peu à peu le "dur désir de durer" et il retrouve force dans l'amour de l'humanité. Son recueil « De l'horizon d'un homme à l'horizon de tous » retrace ce cheminement qui mène Éluard de la souffrance à l'espoir retrouvé. La bataille de Grèce n'est pas terminée, et son amour et sa lutte avec Nusch se poursuit :
Il y a les maquis couleur de sang d'Espagne
Il y a les maquis couleur du ciel de Grèce
Le pain le sang le ciel et le droit à l'espoir [...]
Toi que j'aime à jamais toi qui m'as inventé[...]
Tu chantais en rêvant le bonheur sur la terre
Tu rêvais d'être libre et je te continue
L'Œuvre [modifier]
Exaltation de l'expérience amoureuse [modifier]
La poésie d'Éluard est d'abord une exaltation lucide du désir. « Capitale de la douleur » (1926) montre que le monde de la maladie, de la solitude et de la mort, est toujours menaçant, mais c'est justement aussi ce qui donne son prix au bonheur. L'amour "égoïste" de « L'amour la poésie » peut également s'ouvrir et œuvrer pour le bonheur de tous, comme en témoignent « La vie immédiate » (1932) et « Les Yeux fertiles» (1936), célébrant son amour partagé avec Nusch. La mort de Nusch est l'occasion d'un pari fou sur l'avenir, d'un authentique recommencement. « Le Dur Désir de durer » est un acte de foi envers le langage conçu comme une lumière capable de faire reculer les ténèbres de la souffrance.
Chez Paul Éluard, les exigences morales épurent le mot sans jamais éluder les bouleversements de l'homme, tant la logique de l'amour les soutient. "Pour lui, l'amour est la grande force révolutionnaire, souligne Jacques Gaucheron. Il l'approfondit sans cesse, du désir le plus charnel à l'érotisme et jusqu'à cette ouverture au monde qu'est l'amour. Passer de « je » à « tu », c'est passer à « nous », au « nous » le plus vaste. L'amour, par nécessité intérieure, donne à voir, donne à vivre, donne à vouloir un monde sans mutilation, s'épanouirait en investissant toutes les dimensions humaines. La seule exigence totalisante étant celle du bonheur." Éluard : "Il ne faut pas de tout pour faire un monde. Il faut du bonheur et rien d'autre".
Le langage de la poésie d'Éluard dépasse l'automatisme pur et ne se contente pas de mettre à jour le minerai de l'inconscient. Il cherche à rendre évidentes des associations de mots, d'images, qui pourtant échappent à toute association logique. Car si « la terre est bleue comme une orange » (« L'Amour, la poésie »), c'est que, pour le poète, tout est possible à qui sait voir. C'est en affranchissant la pensée de ses limites qu'il découvre l'absolu poétique. Chez Éluard, la parole affirme : « j'ai la beauté facile et c'est heureux » (« Capitale de la douleur »).
C'est également en combattant la mort - et les atrocités liées à la guerre - que le poète aspire à redonner un sens à la vie. On compte notamment, parmi ses écrits les plus engagés « Cours naturel, facile proie » (1938), « Le Livre ouvert »(1941), « Poésie et vérité 1942 » (1942), « Poèmes politiques » (1948).
Jacques Gaucheron, auteur du livre « Paul Éluard ou la fidélité à la vie », rencontre le poète après la guerre au Comité national des écrivains. Devenus amis, ils publient ensemble « Les Maquis de France ». Pour lui : « Paul Éluard est entré dans l'histoire littéraire. Lorsqu'il parle de « poésie ininterrompue », ce n'est pas un vain mot ». Cette cohérence tient à la profondeur de l'invention d'Éluard, qui n'est pas seulement une manière de dire, mais une manière d'être. « L'intuition fondamentale du poète, explique Jacques Gaucheron, est précocement à l'origine de la revendication inconditionnelle du bonheur. Sa méditation poétique s'expérimente dans les remous de sa vie personnelle. On pense souvent à lui comme poète de la Résistance. Durant les années abominables de l'occupation nazie, il est celui qui ne se résigne pas, qui n'accepte pas. Le sommet est atteint avec « Liberté », qui sera diffusé dans le monde entier en 1942. Paul Éluard est un porteur d'espérance. Mais il est aussi le poète de la résistance, sans majuscule. Il écrit contre l'ordre du monde. Sa lutte est tout aussi ininterrompue que sa poésie. Lorsqu'il écrit l'« Immaculée Conception » en 1930 avec André Breton, il se bat contre les traitements que l'on inflige aux aliénés, l'aliénation étant l'une des pires représentations de l'exclusion. Au sens que lui confère Éluard, la poésie est une entreprise de « désaliénation ». La poésie en devient donc un art de langage, un art de vie, un instrument moral. »
Œuvres [modifier]
Voir sur Wikisource : Paul Éluard.
« Premiers poèmes » (1913)
« Le Devoir » (1916)
« Le Devoir et l'Inquiétude » (1917) avec une gravure sur bois par André Deslignères
« Les Animaux et leurs hommes, les hommes et leurs animaux » (1920)
« Une vague de rêve » (1924)
« Mourir de ne pas mourir » (1924)
« Au défaut du silence » (1925)
« Capitale de la douleur » (1926)
« Les Dessous d'une vie ou la Pyramide humaine » (1926)
« L'Amour la Poésie » (1929)
« Ralentir travaux » (1930), en collaboration avec André Breton et René Char
« À toute épreuve » (1930)
« Défense de savoir » (1932)
« La Vie immédiate » (1932)
« La Rose publique » (1935)
« Facile » (1935)
« Les Yeux fertiles » (1936)
<Quelques-uns des mots qui jusqu'ici m'étaient mystérieusement interdits; glm, (1937)>
« Cours naturel » (1938)
« Donner à voir » (1939)
« Poésie et vérité 1942 » (1942)
« Liberté » (1942)
« Avis » (1943)
« Les Sept poèmes d'amour en guerre » (1943)
« Au rendez-vous des Allemands » (1944)
« Poésie ininterrompue » (1946)
« Le Cinquième poème visible » (1947)
« Notre vie » (1947)
« À l'intérieur de la vue » (1947)
« La Courbe de tes yeux »
« Le temps déborde » (1947)
Les « Œuvres complètes », en deux tomes, ont été établies par Marcelle Dumas et Lucien Scheler et publiées en 1968 par Gallimard dans la « Bibliothèque de la Pléiade ». À cette occasion un « Album Éluard » a été réalisé.
Poèmes pour la paix
I
Toutes les femmes heureuses ont
Retrouvé leur mari -- il revient du soleil
Tant il apporte de chaleur.
Il rit et dit bonjour tout doucement
Avant d'embrasser sa merveille.
II
Splendide, la poitrine cambrée légèrement,
Sainte ma femme, tu es à moi bien mieux qu'au temps
Où avec lui, et lui, et lui, et lui, et lui,
Je tenais un fusil, un bidon -- notre vie !
III
Tous les camarades du monde,
Ô ! mes amis !
Ne valent pas à ma table ronde
Ma femme et mes enfants assis,
Ô ! mes amis !
IV
Après le combat dans la foule,
Tu t'endormais dans la foule.
Maintenant, tu n'auras qu'un souffle près de toi,
Et ta femme partageant ta couche
T'inquiétera bien plus que les mille autres bouches.
V
Mon enfant est capricieux --
Tous ces caprices sont faits.
J'ai un bel enfant coquet
Qui me fait rire et rire.
VI
Travaille.
Travail de mes dix doigts et travail de ma tête,
Travail de Dieu, travail de bête,
Ma vie et notre espoir de tous les jours,
La nourriture et notre amour.
Travaille.
VII
Ma belle, il nous faut voir fleurir
La rose blanche de ton lait.
Ma belle, il faut vite être mère,
Fais un enfant à mon image...
VIII
J'ai eu longtemps un visage inutile,
Mais maintenant
J'ai un visage pour être aimé,
J'ai un visage pour être heureux.
IX
Il me faut une amoureuse,
Une vierge amoureuse,
Une vierge à la robe légère.
X
Je rêve de toutes les belles
Qui se promènent dans la nuit,
Très calmes,
Avec la lune qui voyage.
XI
Toute la fleur des fruits éclaire mon jardin,
Les arbres de beauté et les arbres fruitiers.
Et je travaille et je suis seul dans mon jardin.
Et le soleil brûle en feu sombre sur mes mains.


